Chronique : L’apparence de la chair

caillot3

 

Lorsqu’il s’agit de parler de certains ouvrages, la grande difficulté que rencontre un chroniqueur scrupuleux est la suivante : comment rendre compte avec justesse de ses lectures sans sacrifier la virginité d’une énigme sur l’autel de l’efficacité ? Comment raconter un livre sans trop en dire ? Comment, en somme, ne pas trahir ?

Car voyez-vous, j’ai le respect de la chose écrite ; je sais -de manière indirecte s’entend- l’immense difficulté d’écrire, aussi le respect de l’œuvre est-il, chez votre serviteur, chevillé au clavier… Il est, par conséquent, inacceptable de ne pas se plier à cette exigence. 

Certes, la plupart du temps, à force de pirouettes, de quelques gouttes de sueur et autres acrobaties sémantiques, on s’en sort plutôt bien.

Et puis arrive « L’apparence de la chair » de Gilles Caillot. Un de ces livres dont on se dit qu’il sera aussi difficile à raconter qu’un Usual Suspects, un Mullholand Drive ou un Ubik de Philip K. Dick…

Et là, tel l’astronaute d’Apollo XIII, on se dit : « Allô Houston, on a un problème… »

Comme les exemples cités ci-dessus, ce livre est tout en circonvolutions, chausse-trappes et trompe-l’œil. A travers une écriture nerveuse, sèche comme un coup de nerf de bœuf, Gilles Caillot nous mène par le bout du groin là où il veut, quand il veut, sans qu’on y trouve rien à redire.

Pour vous dire la vérité, je n’aime pas me faire avoir. Oh non. Pas quand j’ai dans ma bibliothèque du Burroughs, ou du Dick. Non, on en me la fait pas à moi. Non mais sans blague.

Et pourtant, oui quand même -mais pas tout à fait non plus (j’y reviendrai)- on marche. On court même…

D’abord en s’attachant au Capitaine Sylvie Branetti, une femme accablée de douleur depuis la disparition de sa fille quinze ans auparavant, probablement enlevée par le Tanneur, un tueur en série des plus abjects qui écorche des femmes pour mieux les recouvrir de la peau de ses victimes précédentes. Depuis que le tueur l’a laissée quasi-morte et lui a volé son enfant, elle ne vit plus et traverse l’existence comme un fantôme, prise dans l’étau d’une vaine psychothérapie et d’une solitude accablante…

Aussi, quand le Tanneur semble revenir aux affaires, pour Sylvie Branetti c’est comme un retour vers l’Enfer. Mais cette fois-ci elle ne se laissera pas faire, non. Cette fois-ci, elle l’aura, quoiqu’il en coûte.

Pourtant, dès le début de la traque quelque chose cloche. Des cauchemars abominables l’assaillent sans cesse et la réalité semble se dérober sous ses pieds à tel point qu’elle croit être sous une emprise mentale malfaisante, voire pire : devenir complètement folle…

Gilles Caillot est un très habile conteur. Il sait ménager ses effets et maîtrise à la perfection le rythme de son récit et la complexité de son intrigue. Si le livre commence comme un traditionnel polar consacré à la poursuite d’un tueur en série, on comprend vite que l’intérêt va se déporter derechef sur le personnage de Sylvie et le récit vertigineux de sa perte progressive de contact avec le réel.

Plus on avance dans l’histoire, plus le rythme va s’accélérant jusqu’aux cinquante dernières pages absolument dantesques. Nous sommes alors projetés sans ménagement dans une monstrueuse tempête de folie pure, nous laissant le souffle court et le corps endolori comme si nous étions passés dans le tambour d’une machine à laver en position essorage…

Le final réussit le tour de force d’être à la fois une apothéose (presque) inattendue et de distiller une forte émotion : il est difficile de ne pas avoir la gorge nouée en refermant livre.

Je dis presque car si vous êtes des afficionados de Dick, Burroughs (William, pas Edgar Rice) voire Pynchon, le final ne sera pas si surprenant que cela. Sans en dire plus, il me paraît nécessaire de faire cette précision, d’autant que cette réserve n’est pas à mettre au débit de l’auteur mais à celui du lecteur.

Insistons encore, pour finir, sur le fait que Gilles Caillot est en parfaite maîtrise de son histoire puisqu’il ne tombe jamais dans le piège -pourtant difficile à éviter- d’une intrigue brouillonne et confuse.

Chapeau bas.

L’apparence de la Chair. Gilles Caillot. Toucan Noir. Polar trompeur.

Publicités

3 réflexions sur “Chronique : L’apparence de la chair

  1. très belle chronique !! bon ben je crois bien qu’il va falloir que je décide à l’acheter ce roman. je n’avais pas prévu de le faire, mais vu les critiques ici et là je ne voudrai pas non plus passer à côté d’un bon roman ! Cette chronique fini de me décider !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s