Lettre aux cloportes

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Pendant ces trois jours de janvier 2015 vous avez fait parler le feu, crachant son métal brûlant sur des chairs inoffensives.
Au nom d’un prophète qui s’est depuis longtemps détourné de vous -non de honte, mais par répugnance- en scandant le nom d’un Dieu dont vous salissez le Nom et la Parole, vous avez décidé d’ éliminer ce que vous détestez par dessus tout : l’État, la liberté de pensée, d’agir, de dire, de croire, de vivre, de jouir.

Vous vous rêvez « soldats de Dieu ».
Vous n’êtes pas des soldats ; vous n’en avez ni le sens de l’honneur, ni le courage nécessaire quand il s’agit d’affronter un ennemi qui, lui, peut se défendre.
Ni vous, ni les larves qui vous ont précédé, ni celles qui -hélas- vous suivrons.
Assassiner des innocents comme vous le faites partout dans le monde -avec la régularité froide de machines à tuer sans âmes- ne vous donne pas le droit, encore moins le privilège, de vous approprier ce titre. Les seuls que vous méritiez sont ceux de lâches, de demeurés congénitaux, d’ignorants crasseux, d’immondes imbéciles.

Nous méprisons l’insondable et crasse crétinerie qui est la vôtre, car vous êtes -avant d’incarner la plus basse espèce de criminel qui soit- la stupidité faite chair, incapables que vous êtes de la moindre pensée indépendante, de la plus élémentaire empathie, vous qui vous avez renoncé à votre liberté et à votre humanité pour les déposer aux pieds d’une idéologie frelatée qui affirme agir au nom d’un Islam qu’elle souille en prétendant l’honorer. Les musulmans , les vrais, vous renient, vous renvoient à vos ténèbres de cloportes et vous interdisent de parler et d’agir en leur nom.

Croyants, Agnostiques forcenés, mécréants dans l’âme, démocrates, laïcs et républicains, humanistes rageurs jusqu’au bout de notre Encyclopédie de Diderot et D’Alembert, nous ne vous autorisons pas à tuer au nom d’une croyance religieuse quelle qu’elle soit.

Nous ne vous haïssons même pas.
Partagés entre rage et dédain, nous vous considérons pour ce que vous êtes : des bactéries infectant le monde dont nous devons être le remède.

Nous sommes Charlie et tous les autres.
Nous sommes des citoyens français, libres et égaux en droits.
Nous sommes vivants et vous êtes morts.

Nous n’avons pas peur de vous.

Chronique : Gun Machine. Warren Ellis.

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Le moins que l’on puisse dire c’est que Warren Ellis n’est pas étranger aux lecteurs de bédé anglo-saxonne. Même s’il a produit des travaux de commande pour Marvel Comics et DC il est d’abord reconnu pour le remarquable travail d’écriture sur des séries telles que The Authority (dessinée par Bryan Hitch) , Planetary (avec John Cassaday), Supergod (avec Garrie Gastonny ) et surtout Transmetropolitan (avec Darrick Robertson) et son héros… particulier, Spider Jerusalem. 

L’écriture d’Ellis est sans concession, brutale : elle se plaît à mettre en scène une violence cinématique, volonté de l’auteur de montrer que la brutalité propre au combat super-héroïque est loin d’être sans conséquences physiques. Il ne craint pas d’entasser les cadavres par milliers (cf. Supergod ou The Authority), de sévèrement botter le train de ses héros, ou encore de purement et simplement les éliminer. En outre, l’auteur sait jouer des concepts propres à la science-fiction, au roman noir et au polar, les mélangeant à l’envi en un joyeux chaos organisé qui fait sens. Ce verbe direct, violent et iconoclaste appuie souvent là où ça fait mal. 

On peut dire sans trop se tromper qu’il fait partie des meilleurs auteurs de comic-books de sa génération avec Grant Morrisson, Mark Waid, Neil Gaiman ou encore Peter David (les fans se souviendront, la nostalgie au coin de l’œil, de ses 10 ans sur Incredible Hulk)…

Mais foin d’enthousiasme pour l’œuvre graphique du monsieur ; passons aux choses sérieuses, c’est à dire sans petits Mickeys…

Warren Ellis

Une mauvaise journée. C’est ce que vit John Tallow, flic mou, misanthrope et velléitaire en fin d’un parcours policier sans éclat ni remous. Un branleur à plaque et flingue, en somme. Une mauvaise journée qui débute par une intervention dans un building délabré où un forcené, le canon scié volontiers taquin, défouraille à l’envi -et l’organe au vent- sur ses colocataires. Une mauvaise journée qui tourne au vinaigre quand la cervelle du coéquipier de Tallow, John Rosato, décide de faire sécession d’avec le crâne d’icelui, sous l’impulsion impérative, il est vrai, d’une décharge de chevrotine aussi soudaine que malencontreuse. Une mauvaise journée qui vire au merdier intégral quand Tallow laisse maladroitement son index écraser la queue de détente de son arme et vide son chargeur sur l’enfouraillé nudiste. Les nerfs sans doute.

Cette journée pourrait en rester là dans le sordide et le sinistre mais c’est sans compter sur une fatalité à l’humour aussi glacial que tordu. Car si Tallow a réduit le forcené en une purée informe il a aussi défoncé le mur juste derrière lui, révélant un appartement des plus hallucinants. Les murs et le sol sont couverts d’armes à feu savamment organisées en une effrayante fresque de mort…Assisté de deux membres franchement fêlés du casque de la police scientifique -Bat et Scarly- Tallow, réveillant le limier en lui, part sur la piste d’un bien étrange tueur en série…

Comme souvent -voire toujours- chez Ellis, les premières pages posent des situations sinon banales, au moins connues et familières. Mais comme souvent -voire toujours- chez Ellis, ça ne dure pas longtemps. L’auteur a tôt fait de faire prendre à l’intrigue des détours inédits et biscornus en jouant avec l’idée même que l’on se fait du serial-killer : le prédateur froid, ritualisé, calculateur ou le fou-furieux soumis à des pulsions innommables n’est pas ignoré ou esquivé mais trituré jusqu’à ce qu’il prenne une forme inédite et déroutante. Ainsi l’auteur n’hésite pas à faire dans l’auto-référence en habillant son tueur -le Chasseur- de certains oripeaux d’un personnage de The Authority, le Docteur. Il persiste dans cette même voie référentielle avec Scarly et Bat, version bicéphale et androgyne du journaliste gonzo Spider Jerusalem

Ellis soigne, en outre, l’arrière-plan de son récit en faisant de Manhattan un personnage à part entière. Un personnage triple : la Manna-hata des Algonquins, La Big Apple symbole d’une Amérique sûre de sa force, et la Manhattan du futur, celle des réseaux numériques… L’intrigue suit les mêmes sinueux sentiers. Si la forme narrative reste familière -chapitres courts et rythme soutenu- c’est dans le fond de celle-ci qu’il faut chercher une forme originale. Sans trop déflorer le sujet, on se demandera si un tueur en série n’est pas lui-même une arme (Gun Machine), le flingue devenant prolongement d’une volonté, d’une folie fantasmatique. S’il est une arme, qui peut l’utiliser et dans quel(s) but(s) ? Et, au final : qui utilise qui ?

C’est tout le sujet d’un roman qui se donne pour objectif de griffer -entre autres- l’administration policière (mais pas les flics), la folie urbaine des grandes mégapoles, le capitalisme automatisé hors de contrôle, le pouvoir perverti par des mains indignes de le toucher. Toutes les préoccupations d’Ellis, déjà développées en BD, sont concentrées ici en 300 pages sous haute tension.

Comme Neil Gaiman, Ellis réussit une fois de plus son passage dans la fiction, sans toutefois atteindre les hauteurs littéraires de son camarade. Mais qu’importe, Gun Machine confirme tout le bien que l’on peut -et doit- penser du britannique : le style vigoureux, l’intrigue habilement sortie des sentiers battus et les personnages atypiques titilleront le bulbe comic-book des amateurs du scénariste et enthousiasmeront ceux qui découvrent le romancier.

Gun Machine. Warren Ellis. Editions du Masque.

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Chronique : Avenue des Géants. Marc Dugain.

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Une grosse fatigue s’est abattue sur ce blogueur, noyé qu’il est sous des monceaux de resucées monotones mettant en vedette serial-killers, zombies -voire deux combinés- dans d’ improbables histoires qui empilent à l’envi cadavres et descriptions de meurtres sadiques plus gorgés d’hémoglobine que l’estomac d’un vampire après sa collation dominicale. Overdose, lassitude, ras-le-bol de voir à quel point l’édition peut faire preuve de manque de hardiesse et d’originalité dès qu’il s’agit d’accrocher un wagon supplémentaire (et superflu) à un train déjà bien trop long… mais passons, le commerce a ses raisons que l’audace ne connaît point.

 Entendons-nous bien : je me suis régalé d’American Psycho ou d’Un Tueur sur la Route, deux livres portant un regard cinglant sur un monde en mutation mêlé à des intrigues et une écriture culottées. Mais… Je plaide coupable d’avoir suivi Dexter de bout en bout, la faute -entre autres- à la plastique parfaite d’Yvonne Strahovski : je le confesse (quel joli mot dans ce contexte), je suis d’une faiblesse coupable dès il s’agit de caresser de mes petits yeux avides les courbes insolemment érotiques de sublimes créatures aux vertigineuses chutes de rein. On ne se refait pas.

Oui, j’ai frissonné de plaisir horrifié en regardant la trilogie de Georges Romero, porté tant par la folie visuelle que par la critique sociale acerbe qui donne toute sa chair -avariée- à un récit terrifiant dans la surenchère sanglante comme dans l’image qu’il renvoie de nous-même.

Pourquoi vous raconte-je tout cela ? Juste pour vous faire comprendre que je n’ai rien contre les histoires de morts-vivants ou de tueurs en série : je fais même partie de ceux, peu nombreux, qui fut un temps, attiraient l’attention des mécréants sur ces sujets jugés méprisables et vulgaires. 

Cependant, la surexploitation actuelle du thème du sicaire obsessionnel -ce qui nous occupera séant- m’agace lorsqu’elle produit des œuvres qui sont des copiés-collés parfois habiles, souvent creux et répétitifs, de leurs aînés, voire des presse-citrons littéraires qui broient la pulpe du sujet jusqu’à la sécheresse. Bref, tout ça pour vous dire que je lisais la quatrième de couverture d’Avenue des Géants avec un léger soupir d’agacement : « Du serial-killer… encore… »

Andouille va.

Faisons fi des idées préconçues et rendons immédiatement justice à un livre qui a -au moins- deux mérites. Le premier, et pas des moindres, est d’être servi par une écriture brillante dans sa sobriété et la justesse du ton employé, à la fois glacial et inquiétant, qui tranche avec l’habituelle escalade verbale propre aux récits de tueurs en série. Vous rêviez d’un livre à mi-chemin entre Un tueur sur la route d’Ellroy et American Psycho d’Ellis ? Vous voilà servis.

Le second est de réussir le pari d’écrire un tel roman en évitant de mettre en scène quelque meurtre que ce soit, à une exception près, le tout premier, événement fondateur qu’il était impossible de ne pas mettre en scène. Là encore, Dugain impressionne par la finesse avec laquelle il aborde cette situation. Il choisit de nous plonger dans la psyché d’Al Kenner (comprenez Ed Kemper) et de nous faire vivre ce double assassinat comme le sacrifice nécessaire à sa survie. De là, nous suivrons pas à pas le parcours d’Al/Ed, de son séjour en institut psychiatrique à ses errances désertiques au guidon d’une moto ou au volant d’un van. Errances loin d’être innocentes puisqu’elles seront le théâtre de plusieurs meurtres jamais décrits, implicitement présents dans l’arrière-cour du récit.

C’est là l’un des points forts majeurs d’Avenue des Géants : susciter une inquiétude permanente chez le lecteur, ne jamais se laisser aller à une forme de facilité pour suggérer l’horreur sans jamais la montrer (si ce n’est une fois à la fin du récit).

Si ce texte force le respect pour toutes les raisons exposées plus haut, il en est une qui mérite qu’on le regarde de plus près. En choisissant d’écrire son roman sous la forme d’une autobiographie fictive, Dugain parvient à nous donner à regarder son protagoniste avec un regard scrutateur, presque médical. Il prend le parti de ne pas juger Kenner, de le laisser s’exprimer : ses mots sont l’émanation d’une âme à la froideur arctique, détachée de ses actes, extérieure au monde, effrayante par la lucidité dont fait preuve son personnage. Si Al Kenner essaie de comprendre pourquoi il est ce prédateur sournois et sans merci, il ne cherche pourtant pas d’excuse à ce qu’il est : un être tangent à l’humanité qui ne peut cependant s’en extraire complètement.

Par la singularité de son ton, Avenue des Géants saura gagner à sa cause les ronchons et râleurs rétifs aux modes littéraires et/ou cinématographiques. En exploitant habilement les ficelles d’un registre usé jusqu’à la carcasse, en prenant le contre-pied de l’habituelle pléthore d’effets horrifiques et lieux communs propres au genre, ce roman se démarque nettement de la foultitude de livres écrits sur le sujet. Ce n’est pas un mince exploit.

Avenue des Géants. Marc Dugain. Folio.

Chronique : Los Angeles Nostalgie. Ry Cooder.

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Si on a le bon goût d’aimer les mélopées authentiquement américaines et les musiques du monde, on connaît forcément Ry Cooder.  Guitariste émérite, « slider » hors-pair, compositeur très largement au-dessus du lot à l’origine des bandes-sons de Paris Texas, Crossroads (brillant hommage cinématographique à la vie de Robert Johnson, père du blues moderne), Las Vegas Parano ou encore architecte de la popularité du Buena Vista Social Club, il domine avec la discrétion du véritable talent ce qui se fait de mieux en matière de musiques roots. Il fait partie de ces trop rares musiciens à maîtriser une multitudes d’idiomes sur partition : le blues, le bluegrass, le jazz, la musique africaine (avec Ali Farka Toure) ou sud-américaine.

Ce que l’on sait moins, et qu’on découvre avec une certaine curiosité -le sourcil et la sentence « Spockienne » au bord des lèvres- c’est que l’homme sait aussi jouer de la plume en sus de l’ongle ou du médiator. Les puristes me tanceront fort justement en me faisant remarquer que Cooder use peu de ce dernier… à cela je rétorquerai -sûr de mes effets de manche- « mais laissez-moi à mes figures de styles tas de puristes à la noix ! » 

Ah. On me signale dans l’oreillette que je fais moi-même partie de ces dangereux monomaniaques. Bon d’accord, ça va bien, hein…

Los Angeles Nostalgie est un recueil de nouvelles nous baladant dans la Cité des Anges en un temps d’avant sa métamorphose en un monstre urbain tentaculaire, le Los Angeles d’avant les gangs surarmés, d’avant l’industrialisation du cinéma ou de la musique, d’avant la vanité érigée en monument à la superficialité des beauté plastifiées gorgées de toxine botulique…

Dans cette ville littéralement ressuscitée par Cooder, les voyous minuscules côtoient les légendes musicales de l’époque, les petites gens sont à tu et à toi avec la célébrité locale, le musicien de bar fera une session pour le chanteur du moment le plus naturellement du monde, le tout baignant dans une ambiance sonore imprégnée de rythmes latinos, de mélodies doo-wop et de boogie graisseux débordant de blues.

La qualité première de cet ouvrage est sa capacité à tirer le portrait de personnages aussi divers que complexes et passionnants. Ainsi, on accompagnera un tailleur un peu aux fraises, un représentant en annuaires commerciaux mettant un soin tout particulier à être systématiquement à côté de la plaque ou encore des musiciens inventés, réels ou sublimés voire les trois à la fois. Il devient alors compliqué de démêler le souvenir authentique de la fiction idéalisée par cette nostalgie si justement évoquée dans le titre du recueil. Mais qu’importe au fond, puisque le plaisir est au rendez-vous. Un plaisir qui s’appuie non seulement une évocation fortement teintée de sépia mais également sur une ambiance noire, puisque, souvent, un crime est sous-entendu, un délit possible et diverses activités illégales viennent agrémenter le quotidien difficile des multiples protagonistes de ces nouvelles. Il ne reste, dès lors, au lecteur soucieux de rester fidèle à l’atmosphère de sa lecture, qu’à choisir l’illustration sonore idoine (les kakis disent « qui va bien ») afin de parfaire son expérience littéraire… du blues, du mambo, du croon à gogo ? À vous de voir…

On dira en conclusion que ce livre est à l’image de la musique de Ry Cooder : riche d’influences multiples, atmosphérique en diable, abondant en émotions. Il est, par le refus d’un ton cynique ou désabusé, une jolie déclaration d’amour au fantôme d’une époque disparue… Une raison de plus – s’il en fallait encore- d’aimer l’artiste.

Los Angeles Nostalgie. Ry Cooder. 13Ème Note. Sortie le 28 août 2013.

Chronique : Premier Sang. David Morrell.

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Premier roman de David Morrell, Premier Sang est un succès planétaire par la grâce d’une adaptation cinématographique universellement connue sous le titre de Rambo, personnage puissamment incarné par le monolithique Sylvester Stallone (qui tend d’ailleurs, avec l’âge, à ressembler au même mérou que sa mère, mais je m’égare). L’interprétation de l’acteur est d’un bloc, campant un homme à la fois perdu et déterminé, une machine à tuer bien huilée à l’humanité vacillante mais pas -encore- absente, hanté par les images atroces de la guerre du Viet-Nam. 

Rambo est un excellent film qui, s’il est avant tout un divertissement, sait se donner une tonalité sociale et politique en égratignant la façon dont les USA ont traité leurs boys au lendemain d’une guerre merdique. Il est, en outre, une charge contre cette Amérique basse du front, repliée sur son communautarisme agricole qui ne tolère ni étrangers -fussent-ils américains- ni différence. La forme n’est pas en reste, puisque la réalisation n’oublie pas de sublimer les environnements naturels qui tiennent lieu de décor à une chasse à l’homme menée tambour battant. Le livre de Morrell diffère quelque peu de son incarnation sur pellicule en ce sens qu’il ne s’embarrasse pas de ce genre de considérations mais se focalise sur un duel sans merci entre deux hommes dont l’entêtement fatal va faire de vétérans -qui auraient dû être, sinon des amis aux moins des camarades- des ennemis mortels…

L’auteur ne perd pas de temps en préambules introspectifs ou en mise en situation. A peine a t-on ouvert le livre que nous voilà aux côté de Rambo, jeune Béret Vert revenu du Viet-Nam, en errance sur les routes d’une Amérique qui ne veut pas vraiment de lui. Dépenaillé, barbu, échevelé, sale, atone et renfermé, il n’attire guère la sympathie de son prochain. Aussi se voit-il rejeté par les autorités des petites villes qu’il traverse, qui ne goûtent que peu la présence de cet épouvantail. Le chef Teasle ne diffère pas de ses coreligionnaires et essaie tant bien que mal de faire comprendre au jeune homme qu’il doit passer son chemin. Seulement, Rambo ne l’entend plus de cette oreille. Las de céder, de reculer, il s’entête à résister au policier. Celui-ci, à bout de patience, l’interpelle et le soumet à un traitement sévère qui va réveiller des souvenirs insoutenables chez l’ex-soldat. Après avoir tué un policier, Rambo fuit dans les montagnes, avec à ses trousses, un Teasle ivre de rage et bien décidé à lui faire l’épiderme. Alors commence un affrontement sans merci dont l’aboutissement ne pourra être que funeste…

Il y a quelque chose de racinien dans les personnages de Rambo et Teasle. Tous deux, en proie à une ire que rien ne peut adoucir, sont parfaitement conscients de ce qu’ils font, des conséquences que cela implique mais persistent à se laisser entraîner dans l’engrenage fatal d’une violence absurde et sans issue. Assujettis à leur passion destructrice, ils ne font rien pour y résister. Pire encore, ils s’y abandonnent avec un soulagement morbide et, d’une certaine manière, libérateur (un regard freudien pourrait y voir la domination du Thanatos au dépens de l’Eros).

La grande habileté de David Morrell consiste en ce qu’il se refuse -contrairement au film- à prendre parti pour l’un ou l’autre des protagonistes. En alternant les points de vue, il nous donne à voir, de manière distanciée, leurs motivations profondes et les raisons -compréhensibles- de leur frénésie. Difficile de prendre parti pour l’un ou l’autre, tant les sentiments que nous éprouvons à leur égard sont ambivalents et changeants. L’auteur refuse la dualité artificielle -et facile- du méchant contre le gentil, en mettant en lumière deux personnalités complexes dont nous sommes incapables de déterminer s’il s’agit d’irresponsables hors de contrôle ou des victimes de deux guerres qui ont broyé leur humanité. Ces volontés qui se percutent, ne voulant rien céder quel qu’en soit le coût, ramènent deux hommes à leur passé, celui d’instruments de mort parfaitement réglés, implacables et entêtés qui vont faire d’une nature paisible un sanglant champ de bataille. D’une certaine manière, Morell transporte la guerre du Viet-Nam sur le sol américain, en mettant en avant une escalade de la violence insensée, d’où ne peut émerger aucun vainqueur. L’issue, dès lors, ne fait aucun doute ; a contrario du film de Ted Kotcheff, Premier Sang va au bout de sa logique : personne ne pourra survivre.

Pour un premier roman, Morrell fait montre d’une maîtrise et d’un sens de l’équilibre qui forcent le respect. Si on peut penser qu’il en rajoute dans le brutal, il n’en reste pas moins que son récit est parfaitement construit, alternant avec habileté les points de vue, ne relâchant jamais la pression, accrochant le lecteur comme le brochet à l’hameçon (oui, j’aime les figures de style ichtyologiques ces temps-ci).

Premier Sang, est un livre violent, sans concession, qui, comme tous les bons livres, ébranle son lecteur, lui fait parfois perdre pied en lui interdisant le confort d’une morale binaire. Tout baigne dans cet éclairage gris et trouble qui donne toute sa véracité à un affrontement qui n’aurait pas dépareillé dans une tragédie grecque.

Premier Sang. David Morrell. Thriller. Gallmeister

Chronique : La Véritable Histoire du Crash de Roswell. John Barnett/Patrick de Friberg.

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John Barnett est un auteur quelque peu oublié, perdu dans les tréfonds de la culture pulp, enterré sous d’autres noms, plus fameux peut-être… Il faut dire que le genre ne manque pas de héros hauts en couleur : Doc Savage, The Shadow, The Spider, ou encore le Fantôme du Bengale. Autant dire qu’il est difficile de se faire une place de choix aux côtés des ancêtres des super-héros si l’on est « seulement » un détective privé new-yorkais comme son héros, Jack PasolskyBarnett est oublié donc, mais pas par tout le monde : des gens bien informés, François Bon -éditeur émérite de Publie Noir– et Laurent Guillaume -plume polardeuse de haute volée- ne sont pas de ceux à qui l’on cache des pépites bien longtemps…

En parlant de bonnes choses, il en est une autre : celle d’avoir confié la traduction des aventures de Pasolsky à Patrick de Friberg, dont on connaît les qualités d’écriture et la plume incisive. L’auteur reste cependant un mystère : on le pense décédé ou voguant anonymement sur l’océan Pacifique, se délectant de bons cigares Cubains, accompagné de quelques donzelles exotiques doucement dorées aux cieux bleus de l’hémisphère sud.

Qui peut savoir ?

Peu importe tant qu’il nous reste ses livres, continuation et/ou hommage à ces pulps cités plus haut, mâtinés de polar et de science-fiction. Une série de romans qui veut -et va?- démystifier avec humour et impertinence toutes les légendes qui ont fait l’Amérique des années 60. Un tour de grand huit à vous décoller la pulpe du fond. En voiture !

Être détective privé à New-York n’est jamais une mince affaire. Pour Jack Pasolsky les choses deviennent vite compliquées, a fortiori quand il vient d’abattre un suspect armé d’un tube de Dabur Red trop riche en fluor, qui s’avère être le tueur au dentifrice, sériel zigouilleur de gros pépères à la denture douteuse. Allez expliquer ça à une maréchaussée basse du front commandée par le lieutenant Gros, qui non content de moquer les qualités balistiques de Jack, ne le porte pas dans son cœur et le lui fait savoir.

De compliqués, les événements vont rapidement devenir un sac de nœuds inextricable pour notre cher détective. Lui qui ne demandait qu’à savourer un bon whisky -laissant son regard concupiscent couler sur les formes parfaites de Joe Louis Barnett, sa sublime secrétaire, et mordre à pleines dents dans un Spécial Pasolsky : hamburger volcanique œuvre de Julio’s, troquet et QG de Jack- va se retrouver dans une mouise intergalactique.

Merci à Roberto Pancrasse, agent du FBI de son état, grand massacreur de dictons, sorte d’Atilla de la syntaxe, ami fidèle et ancien compagnon d’arme de Pasolsky en Corée. L’affaire qu’il va lâcher sur les bras de son camarade n’est rien moins qu’en relation directe avec le mystérieux crash qui se produisit à Roswell en 1947…

Dès les premières pages, l’évidence s’impose : on va beaucoup rire à la lecture des aventures de Jack Pasolsky. Pas question ici de se prendre au sérieux. On va se gondoler, s’amuser de dialogues ciselés – dans la veine d’un Audiard à l’américaine – admirer avec délices les formes savoureuses de la sublime Joe Barnett et se réjouir des saillies insolentes et goguenardes de Jack. Le personnage est attachant, mordant et quelque peu ethnocentrique : New-York est le centre du monde, et gare au matricule de celui qui aurait l’audace d’en douter.

L’action n’est pas en reste, les péripéties s’enchaînent à un rythme endiablé toujours ponctué de cet humour vachard qui ne manque jamais d’égratigner certaines valeurs et poncifs sur l’Amérique. Le détournement est roi dans les pages de ce premier roman d’une longue série : vous croyiez tout savoir des théories du complot les plus farfelues ? Oubliez tout ce que vous savez, c’est bien pire et plus improbable que ce que vous pensez. Le délire est permanent, les surprises surgissent en bouquets à chaque chapitre, bref, ça explose en véritable feu d’artifice de douce folie et de fantaisie débridée.

Pour finir, il convient de s’attarder sur le travail de traduction du sieur de Friberg. De toute évidence, il s’est beaucoup amusé à adapter les aventures de Jack dans notre belle langue, ce qu’ il fait avec un brio certain en conservant au texte original tout son rythme et son mordant. Pas évident, quand on sait à quel point il est difficile de transcrire fidèlement jeux de mots et autres argots très new-yorkais. La qualité de son travail n’est pas sans rappeler celui de Jean Bonnefoy qui fut l’excellentissime traducteur du Guide du Voyageur Galactique de Douglas Adams.

Et puisqu’on en est aux références, n’hésitons pas à placer les aventures de Jack Pasolsky dans la même pile que les standards en la matière : les romans de Robert Sheckley, le Martiens Go Home de Fredric Brown, le Guide du Voyageur Galactique donc ou encore le Disque-Monde de Pratchett. Rien que ça.

Est-il encore utile de vous conseiller de vous jeter sur la série à venir (le deuxième tome « La Véritable Histoire de la Guerre Froide » est déjà disponible ) ? Non, bien sûr que non.

Loin du sérieux imposé du roman noir, de son désespoir structurel, de la SF grandiloquente ou nombriliste, La Véritable Histoire du Crash de Roswell est un petit bijou de drôlerie insolente et d’action débridée  qui connaît suffisamment bien son sujet -l’Amérique des sixties- pour pouvoir en détourner l’histoire à son bon plaisir.

Que demander de plus ? La suite ?

Mon petit doigt me dit que ça ne va pas tarder…

La Véritable Histoire du Crash de Roswell. John Barnett/Patrick de Friberg. Polar/Sf/Humour. Publie Noir.

Chronique : La Sanction. Trevanian.

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Trevanian : Docteur Rodney William Whitaker.

Voilà en cinq mots ce que l’on sait de certain sur l’auteur qui eut le bon goût de laisser planer le mystère et de s’en tenir à une forme d’anonymat obstiné (il refusait interviews et photographies). Tout juste peut-on glaner ici ou là quelques bribes de renseignements : Né à New-York, décédé en Angleterre, ayant vécu au Pays Basque ; a servi en Corée et a enseigné la communication. Ça suffira bien.

Trevanian : un nom de code, qui, en soi, suinte le secret, suggère le clandestin, et suscite, avant même la lecture de la moindre ligne, une forme de fascination. Une telle volonté d’entretenir le flou sur sa personne quand on est auteur de best-seller -il a vendu des millions d’exemplaires de ses livres- ne peut que titiller le neurone à énigme de votre serviteur et forcer quelque peu son admiration, d’autant que certains vont même jusqu’à suggérer que l’auteur n’a  jamais existé…

Le Docteur Jonathan Hemlock (littéralement la ciguë) enseigne l’art, collectionne les tableaux de maîtres et vit dans une église désaffectée au cœur de New-York entouré d’un jardinier psychopathe qui assouvit par son métier un désir sadique de mutiler les plantes, et d’une jeune voisine -sublime donzelle encore vierge- qui ne rêve que d’une chose : connaître la stratosphérique plénitude de septième altitude dans les bras de Jonathan. On la comprend : le sieur Hemlock est une épée de la bistouquette dont les dames se disputent les faveurs extatiques et néanmoins glaciales comme des fanatiques de mode un jour de soldes.

Mais Jonathan Hemlock est aussi un tueur à la solde de la Section Recherche et Sanction du CII, un service très secret dirigé par un terrifiant albinos : Mr Dragon. Pour ce qu’il espère être sa dernière mission, Hemlock -qui est de surcroît un alpiniste hors-pair- doit éliminer un des membres de la cordée qui doit escalader l’Eiger, une montagne jamais encore vaincue, qui broie l’humain arrogant qui veut la conquérir. Seul léger problème : personne n’a été capable de déterminer qui doit être liquidé…

Hemlock est fascinant à plus d’un titre. Au premier chef, parce qu’il me paraît difficile de na pas y voir un avatar sublimé de l’auteur qui semble partager avec lui cette froide distance d’avec le monde et autrui. Il est une sorte de James Bond à l’envers, un double en négatif de son incarnation cinématographique : le personnage est froid, en contrôle permanent (il traite le sexe comme d’autres le fitness), implacable est inaccessible à toute forme de pitié. Le seul sentiment qui surnage sur cet océan cryogénique est l’amitié. Mais une amitié qui a son prix et qui peut être fatale à ceusses qui ont l’outrecuidance -et l’inconscience- de la trahir…

L’écriture n’est pas en reste : cinglante comme un chat à neuf queues, aigre comme une vieille mère maquerelle, elle ne manque pas de griffer une certaine conception de l’Amérique, de dénoncer subtilement le racisme ou encore l’inefficacité pachydermique du mammouth CIA à travers les bourdes répétées du CII… L’humour est corrosif, impitoyable, grinçant comme une craie sur un tableau noir… En outre, Trevanian croque avec brio une galerie de personnages secondaires absolument réjouissante : Dragon, l’albinos qui vit dans le noir, Jemima la sublime beauté de bakélite à la brillante verve, Mellough le doucereux et suave traître ou encore Ben, l’ami bourru, une force de la nature que rien n’arrête…

Si le roman commence comme une acide parodie de roman d’espionnage, il bascule dès la deuxième partie vers le western, dans des décors désertiques sévères mais sublimes qui ne manqueront pas d’évoquer chez certains d’entre vous les grandes heures de John Ford. C’est cependant la fin du livre qui touche à la perfection. Si le ton est  parfois lyrique quand il évoque la montagne, il fait glisser le roman vers le thriller psychologique lors de la terrifiante ascension de l’Eiger. Rarement, on aura autant souffert avec les personnages, gelés, épuisés, punis par cette montagne qui ne veut pas se laisser dominer. Cela frise le message subliminal à l’adresse de Frison-Roche: tes bouquins, tu peux te les tailler en biseau

La Sanction est un grand livre à bien des égards : il « mord et griffe » comme disait Kafka, ne laissant jamais le lecteur dans le confort de certitudes pré-mâchées, mais le dérange, le bouscule et l’interpelle par des traits d’esprit à la méchanceté salvatrice. Jamais la tension ne baisse -l’auteur laisse peu de répit à ses personnages-  en basculant d’un genre à l’autre sans le moindre à-coup dans la narration.  De la belle ouvrage qu’on retrouvera sous une autre forme dans Shibumi ou encore L’Expert.

Il me reste enfin à saluer le très beau travail d’édition de la maison Gallmeister : que ce soit en termes de présentation (la couverture à  la sombre simplicité) que la maquette elle-même, esthétiquement limpide. Bravo à eux.

La Sanction. Trevanian. Roman d’espionnage mais pas seulement. Gallmeister

Chronique : Back Up. Paul Colize.

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On nous en a vendu des romans « rock », de ces bouquins qui devaient secouer l’affamé de riffs, mettre en lumière les mythologies, fantasmes et autres billevesées propres au secousses binaires et tournebouler le lecteur. On nous en aura promis de la décadence, de l’assourdissant, du brutal… Je vais être direct et rude : la plupart des œuvres écrites sur le sujet sont soit des pensums prétentieux n’existant que pour satisfaire l’ego d’auteurs se croyant sortis de la cuisse de Rolling Stone, Kerrang ou Crawdaddy, soit les placages peu habiles d’un monde retranscrit de manière artificielle sur des intrigues convenues. Les rares livres ayant saisi l’essence du lien unissant rock et littérature se comptent sur les doigts d’une main de menuisier. Les premiers me venant à l’esprit sont Rock Machine de Norman Spinrad, Un Chanteur Mort de Michael Moorcock, Le Temps du Twist de Joël Houssin… 

Vous aurez remarqué qu’il s’agit de romans de SF. Il est vrai que la fraternité d’esprit rapprochant les deux genres est loin d’être anecdotique (j’y reviendrai) : par exemple on notera que Michael Moorcock (tiens donc) aura été, entre autres, parolier d’Hawkwind ou de Blue Öyster CultCependant, le polar au sens large, pour des raisons aussi diverses que complexes, est traditionnellement associé au jazz ou au Blues. Aussi, quand un auteur -francophone de surcroît- se pique d’écrire un roman sur le sujet, l’œil se fait vif, le tympan se dresse, le palpitant s’emballe, la patte commence à trembler…

Mystère de son passé

Paul Colize déploie une habileté bluffante pour nous attirer dans les rets de trois intrigues parallèles, distantes dans le temps et finalement convergentes. En nous plongeant d’abord dans l’esprit nébuleux et torturé de X Midi, un sans abri frappé du Locked-In Syndrome qui l’empêche de se mouvoir ou de communiquer. Comment en est-il arrivé là ? Il lui faudra remonter le fil de sa vie pour obtenir la réponse. Et quelle vie ! Du récit de l’enfant renfermé découvrant le rock’n’roll grâce au Maybelene de Chuck Berry dans les années 50, au batteur confirmé des sixties, X Midi, peu à peu, dissipe le brouillard d’un passé tumultueux entaché de blessures, de mystères et d’errances multiples. Vont s’y ajouter deux autres récits. Celui de Dominique, ergothérapeute de son état, bien décidé à aider X Midi à dénouer les fils du mystère de son passé et celui du journaliste Michael Stern, qui, à 40 ans de là, tente de comprendre comment les membres du groupe Pearl Harbour ont tous pu mourir simultanément. De ces multiples intrigues qui n’en feront qu’une, va apparaître en filigrane une peinture de l’âge d’or du rock, de ses excès et de ses mythes.

Tour de force

Avant toute chose, il me paraît important de m’attarder quelque peu sur le style de Paul Colize. Dire que j’ai été impressionné par le travail effectué sur l’écriture est une litote. L’auteur réussit ici un tour de force remarquable : allier puissance d’évocation et économie de moyens. Il va ainsi à l’essentiel en modelant des phrases dépouillées de tout superflu tout en gardant une force narrative jamais -ou rarement- prise en défaut. S’il fallait faire un parallèle musical on pourrait dire, si j’osais (mais j’ose tout, c’est même à ça qu‘on me reconnaît) que Paul Colize est au polar ce que B.B. King est au blues : de ceux qui savent faire vibrer d’une note ou d’un mot.

Peu de répit

L’autre point fort de ce livre réside dans sa construction. Paul Colize nous balade entre passé et présent en un vertigineux va-et-vient savamment orchestré, ne laissant que peu de répit au lecteur, tout en restant d’une clarté et d’une fluidité narrative exemplaire. De la tourmente de la vie de X Midi, à l’acharnement de Dominique à le faire communiquer, en passant par l’enquête de Stern, le lecteur est ballotté entre endroits et moments n’ayant a priori aucun lien entre eux sans que, pour autant, naisse la moindre confusion. L’exercice qui consiste à éclater la narration est souvent périlleux, l’auteur est ici en maîtrise totale.

Compréhension intrinsèque

Si Back Up n’avait que ces qualités, ce serait déjà un bon roman, mais ce qui le porte au zénith de sa catégorie est double. Au premier chef, parce qu’il est la peinture fidèle et documentée d’une époque, impressionnante par la culture musicale qu’elle implique, la compréhension intrinsèque de ce que fut la musique rock, et le fait qu’il joue avec les mythologies et les fantasmes paranoïaques qui ont fait sa légende, pour en faire le cœur de son roman, aussi bien dans la forme que dans le fond (à ce propos, les titres des chapitres sont aussi subliminaux qu’éloquents). Ensuite, parce que Paul Colize fait preuve d’une très forte empathie pour son personnage, nous mettant dans l’obligation de partager de fait le regard bienveillant qu’ il porte sur lui. Je n’ai rien à y redire.

Qu’écrire encore, si ce n’est que les clins d’œil et références sont légions : la présence du protagoniste principal dans un hôtel à Montreux, l’existence d’un certain Andy peintre de son état (aussi familier que trompeur), le passage d’Eric Clapton ou de Jimi Hendrix ou encore l’évocation subtile d’un certain John Bonham

Il y en a d’autres, beaucoup d’autres, que les fins connaisseurs de la chose se feront un plaisir de découvrir.

La pesanteur d’un ampli Marshall

Plus qu’un livre sur le rock, Back Up est un roman rock. Parce que le rock n’est pas qu’une musique (étant entendu qu’il existe encore) mais un état d’esprit, un univers fait de mythes glauques et sublimes, d’abandon malsain et généreux à la fois. Cela, Paul Colize ne l’a pas seulement compris intellectuellement mais il l’a parfaitement intégré, il en est imbibé, imprégné : il y était. C’est sûr. La fibre rock’n’roll du lecteur et musicien que je suis l’a ressenti dès les premiers chapitres : ils sentent la sueur des musiciens et des spectateurs qui dégouline sous les projecteurs, la fumée des pétards qui défonce même ceux qui ne participent pas aux agapes enfumées, le mauvais alcool, l’urine des midinettes en furie… Les pages de ce livre connaissent l’incroyable pesanteur d’un ampli Marshall à cinq heures du matin, de la Les Paul qui détruit peu à peu une épaule et les vertèbres du guitariste, la magie des bœufs interminables . Elles racontent le vaudou des riffs électriques, la rythmique viscérale et quasi rituelle d’un beat qui, si l’on en connaît les sombres secrets, coûte des vies et des âmes : celles d’X Midi et de Pearl Harbour.

Back Up. Paul Colize. Roman rock’n’roll. Folio Policier.

Chronique : Le Martyre des Magadalènes. Ken Bruen.

Bruen

On m’avait prévenu : Ken Bruen, c’est pas de la gnognotte ; ça ne rigole pas, non ma bonne dame. On n’est pas là pour batifoler, légers et insouciants : personnages, ambiance et décors ne suintent guère la joie. Il faut prévoir de quoi éclairer parce qu’il fait plutôt sombre chez Ken Bruen. Galway n’est pas une riante cité méridionale où de légères jouvencelles à la jupe diaphane gambadent nonchalamment aux rayons de l’astre solaire, exposant à la concupiscence de vieux cochons sur le retour leurs cuisses dorées aux courbes d’une insolente perfection. Non madame. Galway, c’est moche, froid, humide et les gens ont perfectionné l’art de bien cacher leur joie.

Surtout Jack Taylor.

Il n’a pas la partie facile, Jack. Il ne boit plus, ne fume plus, ne se drogue plus. Tout devrait donc aller pour le mieux, n’est-ce pas ? Pas du tout. Jack va mal, Jack se traîne. Jack perd le goût des choses ; les murailles grises de Galway le renvoient sans cesse aux pans sombres de son âme, à un passé entaché de lâcheté et de douloureux manquements à l’amitié. Jack Taylor, ancien gardà, flic talentueux, lentement érodé par les flux et reflux de l’alcool a fini par foutre en l’air une carrière prometteuse. Quel autre choix lui reste t-il, dès lors, si ce n’est devenir détective privé et plonger encore plus avant dans la fange des bas-fonds?

Jack aimerait bien tenir le coup, ne pas replonger, éviter la noyade dans le noir pétrole de la Guiness, le naufrage « Titanesque » contre les glaçons d’un verre de mauvais alcool. Ça ne va pas être facile. Bill Cassel, truand notoire, brutal, étranger à la pitié, fait comprendre à jack qu’il est de son intérêt de retrouver pour lui « l’ange des Magdalènes », une femme qui aurait aidé de malheureuses filles-mères -les Magdalènes- réduites en quasi-esclavage dans un couvent par les religieuses en charge de l’endroit ; de surcroît martyrisées par une femme fort pertinemment surnommée Lucifer.

« -Je suis sûr que t’as entendu les histoires qu’on raconte sur moi. 

Des histoires, il y en avait des quantités. Généralement, elles incluaient des actes de vengeance d’une grande sauvagerie. (…)

-Celle du fast-food, elle est pas conforme à la réalité.

L’une des plus fréquemment racontée. Le propriétaire lui devait de l’argent et ne le payait pas.

Le récit précisait que Bill lui avait enfoncé de force la figure dans la friteuse.

-Je lui ai pas collé la gueule dans l’huile brûlante.

-De toute façon, je l’ai jamais cru.

Il me regarda droit dans les yeux.

-Juste les couilles. »

Il n’est guère recommandé d’être redevable d’un service rendu par Bill : il est des dettes qu’il est extrêmement aventureux de ne pas payer, Taylor va donc s’exécuter…  Mais rien n’est jamais aisé pour Jack. La visite que va lui rendre Terry Boyle ne va pas arranger ses affaires, loin s’en faut. Suspicieux à l’endroit d’une certaine Kirsten, il demande à jack d’enquêter sur les circonstances du décès de son père, dernier mari de celle-ci.

Il n’en faudra guère plus à Jack pour s’abandonner de nouveaux à ses démons éthyliques, d’autant que la belle Kirsten -en plus d’être une acrobate virtuose de la gaudriole- n’est pas en reste en terme d’abus de substances aussi diverses que dangereuses et illégales…

D’accord. Je sais ce que vous pensez : un privé alcoolo et drogué qui lutte pour ne pas replonger dans ses antiques addictions, perdu dans une errance citadine perpétuelle qui se vautre dans le sexe sans amour en ressassant un passé douloureux, on vous l’a déjà faite. Très bien.

Vous savez quoi ? Vous avez raison. Mille fois raison. Alors, pourquoi chroniquer un livre qui semble agréger tous les poncifs du genre ? Pourquoi le lire ?

Parce que de clichés il n’est point question. Voyez-vous, Ken Bruen en joue en permanence, les déforme, les transcende, en collant au plus près à son personnage. Pardon, ses personnages. Galway est, autant que Jack, le principal protagoniste du Martyre des Magdalènes, le décor autant que le compagnon, le labyrinthe d’un voyage au bout de la nuit. Bruen nous raconte un personnage terriblement lucide, ne faisant preuve d’aucune indulgence envers lui-même, conscient de son impuissance face à ses faiblesses, se raccrochant à ses chers livres et disques comme un naufragé se brise les ongles sur des récifs meurtriers. Il faut noter à quel point le livre de Bruen est imprégné de littérature et de musique : pour chaque situation une citation savamment choisie vient éclairer le propos ou les tourments de Jack Taylor, créant de fait une proximité encore plus grande avec le héros du roman. Car il est bien question ici de coller au plus près de Jack Taylor, de vivre avec lui ses errements alcoolifères et cocaïnés. (il me semble avoir déjà signalé que je néologise si je veux)

Comme tout grand roman noir, Le Martyre des Magdalènes joue la carte de l’empathie, de l’identification à la fois douloureuse et compatissante. Plus que des lecteurs nous sommes des ombres qui accompagnent, supportent et morigènent Jack, espérant, le ventre noué et les dents serrées, qu’il arrête ses conneries

On reconnaît les bons livres au fait qu’ils vous attachent et se rappellent plus qu’à leur tour à votre bon souvenir. les grands livres, eux, vous hantent.

Jack est mon nouveau fantôme…

Le Martyre des Magdalènes. Ken Bruen. Folio Policier. Roman noir.

Heroïc-Fantasy : Le Trône de Fer, l’intégrale. Georges R.R. Martin.

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Georges R.R. Martin et le Trône de Fer.

Ces quelques mots suffisent à faire se pâmer nombre d’amateurs de Fantasy, leur faire pousser des soupirs langoureux, les précipiter dans des abîmes de plaisirs humides et barrir des épithètes admiratives. Les qualificatifs flatteurs volent alors librement dans une atmosphère plus encombrée que le ciel de J.F.K. un jour d’affluence. La dithyrambe est à son paroxysme, ce qui, vous commencez à le comprendre, à tendance m’agacer le bulbe littéraire.

Parce que, autant être franc, ce que j’ai lu de Martin jusqu’ici -dans le cadre de la Science-Fiction-m’a laissé plus que dubitatif : des romans très longs, lents, des personnages peu charismatiques, mais une écriture riche, parfois précieuse, frôlant même par instant l’onanisme des habitués des belles lettres membres du cercle très fermé des branlotins de la plume (Amélie et Catherine, c’est de vous que je cause). 

Pour vous la faire courte, quand je lis ce Martin là j’ai tendance à piquer du nez, à penser au ragoût du lendemain, ou à tenter de trouver des vertus érotiques à ma postière qui, pourtant, ne suscite chez moi que des envies charcutières. Allez comprendre…

Vous l’aurez donc deviné sans difficulté, je n’adhère pas vraiment au fol enthousiasme que ce cycle suscite de par le monde. Explications.

Une fois n’est pas coutume, je couperai court au résumé de l’œuvre, la plupart d’entre vous savent de quoi il retourne, j’irai donc droit au cœur de cette chronique. Mais, puisque je suis un personnage fondamentalement bon (si vous croyez cette affirmation, cessez de me lire immédiatement) je commencerai par ce qui me semble être d’indéniables qualités.

Tout d’abord, il faut saluer l’ambition de l’auteur : il n’est pas donné à tout le monde d’avoir la capacité de bâtir un univers aussi riche, foisonnant et vivant. A l’instar des Tolkien, Howard ou Moorcock (pour ne citer que ceux-là), Martin se pose en sacré démiurge -et pas qu’un peu. Rien n’est laissé au hasard, de la géographie de son univers à la généalogie fouillée des personnages tout y passe avec une maîtrise  certaine. Le travail abattu est impressionnant de richesse et de précision. Il me paraît également nécessaire de mettre en avant la très haute tenue de l’écriture. Martin met un point d’honneur à donner des qualités littéraires à son travail, cela mérite d’être noté.

Mais y réussit-il toujours ? Malheureusement pas, car fine est la frontière qui sépare l’ambition littéraire du verbiage engoncé dans son carcan de préciosité. Hélas, Martin tombe plus qu’à son tour dans ce piège : d’accumulations et répétitions inutiles, en termes savants posés là sans autre raison que celle de vouloir briller, en passant par des tournures de phrases inutilement complexes, l’auteur alourdit trop souvent son discours et dessert l’intrigue qui, pourtant, est très intéressante. (et je m’y connais en phrases trop longues…)

Seulement très intéressante ? Oui, car pour être passionnante, il eut fallu que le style fit preuve de plus de sobriété et serve le récit. Ici, il le handicape plus qu’autre chose. C’est d’autant plus fâcheux puisque l’histoire repose sur la complexité des intrigues de cour et les rapports extrêmement alambiqués entre les protagonistes

Ils sont d’ailleurs trop nombreux. En effet, l’auteur s’applique à nous présenter et à suivre de manière très fouillées ses personnages. Ce serait un pur régal si leur nombre était plus limité. Ici, ils sont pléthore -pas loin de la dizaine si on ne s’en tient qu’aux personnages principaux- et on a du mal à s’attacher à l’un ou l’autre tant le zapping est permanent. Au final, on ne s’intéresse à personne en particulier, ou si on veut le faire, la structure du récit nous éloigne trop rapidement du personnage concerné.

Je devrais avoir toutes les raisons du monde d’aimer Le Trône de Fer, moi qui ai lu tant de fois le Dune de Herbert, Tolkien, me suis emballé pour le Champion Éternel de Moorcock, traversé l’espace-temps avec Simmons ou fendu des crânes aux côtés d’un certain Cimmérien.

« Bonjour à tousJe m’appelle Joe et j’aime les énormes pavés et les très longs cycles. »

« Bonjour Joe ! Bienvenue aux Gros Lecteurs Anonymes. »

Pourtant la sauce ne prend pas, Martin n’est pas –pas du tout– les auteurs pré cités : il n’en a ni la profondeur ni l’originalité.

Ce sera d’ailleurs la principale pierre d’achoppement en ce qui me concerne : rien dans cette saga n’est vraiment original, j’ai déjà lu tout ça, parfois en mieux, souvent en moins bien, mais l’inventivité n’est pas là. Quitte à piocher chez les autres, autant y prendre l’essentiel… Dès lors, on peut se demander où est la dimension métaphysique d’un Dune ou d’un Hypérion, l’esthétique du Silmarillion, la sauvagerie d’un Conan ou d’un Kull, le lyrisme apocalyptique de certains passages d’Elric le Nécromancien, la hauteur littéraire d’un Wolfe ? Martin s’attarde trop sur la forme en oubliant le fond, en omettant souvent de procurer de la chair à son univers, de lui donner une âme qui lui soit propre et particulière, un souffle épique qu’on espère mais ne sent jamais…

Cependant, cette saga mérite t-elle d’être condamnée à la Géhenne ? Sûrement pas.

Si Georges R.R. Martin n’a pas pu se défaire de ses défauts, il a su construire un monde vivant, foisonnant de personnages fouillés, profonds, attachants. L’intrigue, complexe à souhaits et riche en rebondissements, sait capter l’attention du lecteur mais avec les réserves tenues plus haut : à trop vouloir en faire l’auteur s’oublie de manière trop régulière dans l’obsession de la belle phrase stérile et détruit parfois ce qu’il construit

Si je refuse catégoriquement le qualificatif de chef-d’œuvre au Trône de Fer, si je rejette la façon dont certains portent cette œuvre au pinacle de l’Heroïc-Fantasy sans autre argumentation que le « c’est génial » de rigueur, je dois reconnaître en toute honnêteté que le travail accompli est colossal, que l’effort titanesque qui consiste à créer un univers de toute pièce -même s’il manque d’identité propre- mérite tout le respect dont je suis capable. Rien que pour cela il faut saluer Martin.

Mais je ne peux ni dire ni penser que j’ai affaire ici à une œuvre qui soit au niveau de celles que j’ai pu citer précédemment.

Le Trône de Fer est un bon cycle de Fantasy, mais certainement pas une de ses pierres angulaires. Il existe à propos de ce cycle une forme d’imposture qui consiste à faire de lui ce qu’il n’est pas pour des raisons essentiellement marketing mais qui trouve aussi son origine dans le discours outrancier de certains de ses fans (à entendre ici dans son sens le plus péjoratif). En l’occurrence l’auteur n’est pas à blâmer de cet état de fait.

Plus que l’oeuvre elle-même (elle a des défauts majeurs mais reste plus que lisible), c’est ce fameux buzz (pardon pour ce terme hideux) qui l’entoure qui, loin de la servir à mes yeux, la met dans une position qui ne peut être la sienne.

Le Trône de Fer. Georges R.R. Martin. J’ai Lu. Heroïc-Fantasy.

Chronique : Philby, portrait de l’espion en jeune homme. Robert Littell.

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Les préjugés sur le roman d’espionnage ont la vie dure. Beaucoup de ceux qui n’en lisent que peu -ou pas- vous affirmeront avec force conviction, que c’est « ennuyeux », « compliqué », que « les intrigues sont trop tortueuses » et « le style parfois aride » (Le Carré ou Mailer ont les oreilles qui sifflent)… En toute honnêteté, il faut reconnaître que la réalité du monde du renseignement pousse parfois les auteurs friands d’exactitude à s’oublier un peu dans des circonvolutions trop absconses. Et puis il y a l’autre extrémité du spectre : les jamesbonderies surréalistes, explosives et sexy, certes amusantes et fort distrayantes, mais bien trop éloignées des attentes des lecteurs un tant soit peu exigeants en la matière. Entre les deux, il y a ces auteurs qui savent accrocher un lecteur sans sacrifier à la qualité et à la justesse de leur propos. Robert Littell –entre autres– est de ceux-là.

 Philby est plus qu’un traditionnel roman d’espionnage : c’est un portrait (le titre est on en peut plus éloquent) habile ; habile parce que l’auteur choisit non pas une intrigue linéaire, mais une écriture façon puzzle dont le principal liant est un respect scrupuleux de la chronologieAfin de garantir une vision la plus large et la plus complète possible, Littell fait intervenir divers personnages -maîtresses, amis, agents soviétiques ou britanniques- pour essayer d’éclairer le mystère  Harold Adrian Russell Philby.

Car mystère il y a. Longtemps le doute a plané sur le personnage : était-il seulement un agent à la solde de la Russie soviétique ou, comme veut le démontrer ici l’auteur, un agent double travaillant pour le S.I.S. (Secret Intelligence Service) ? Afin d’étayer de la manière la plus efficace son propos, Littell suit le parcours du jeune Philby de ses débuts à Vienne en 1938 jusqu’à son exfiltration en URSS en 1963, à travers le regard tour à tour affectueux, cynique, amusé ou désabusé des divers intervenants ayant croisé sa route. Par la grâce d’un style concis, limpide, Robert Littell capture son lecteur dès les premières pages.

En quelques phrases, voire quelques lignes, il pose situations et personnages, nous précipite dans l’action et ressuscite une époque et des personnages historiques (Staline, en autre, dans une scène glaçante). Mais l’intrigue – si tant est qu’il y en ait une – n’a finalement que peu d’importance, seul compte le travail d’archéologue que mène l’auteur : dépoussiérer strate par strate l’énigme que constitue ce Philby. Grâce à un travail de recherche que l’on devine minutieux et sérieux, Littell semble réussir son pari ; si, en effet, le personnage central reste nébuleux par bien des aspects, on en arrive à partager son point de vue : loin d’être un traître à la perfide Albion, Sonny (son nom de code) était bien un agent infiltré des services secrets de Sa Majesté au sein du NKVD.

Il faut ainsi souligner l’influence du père du héros : Saint John Philby dit le Hajj, personnage haut en couleur, grand connaisseur du Moyen-Orient qui n’a rien à envier à Lawrence d’Arabie. Silhouette omniprésente même dans l’absence, il est la source de la pénombre entourant son fils. Il suffira juste de dire que la machination qu’il semble avoir ourdie est d’une telle limpide perversité qu’il paraît difficile de penser qu’elle soit le fruit de l’imagination.

Si ce livre ne fait pas partie des chef-d’œuvre absolus du genre (à ce titre La Compagnie, du même auteur est à lire urgemment), il n’en reste pas moins qu’il constitue une lecture des plus passionnantes. Outre le fait qu’on y gagne en connaissance de l’histoire contemporaine, on se passionne et s’attache à ce Kim Philby si trouble et humain à la fois. Le style est concis, les chapitres courts, le ton, saupoudré d’un humour à la fois caustique et léger, est très british (surprenant quand on sait que l’auteur est new-yorkais jusqu’au bout du Bronx).

« Philby, portait de l’espion en jeune homme» entre donc –avec les honneurs s’il vous plaît- dans mon panthéon personnel des « grands petits livres ».

Philby, portait de l’espion en jeune homme. Robert Littell. Points. Portrait. Espionnage.

Chronique : La Dame N°13. José Carlos Somoza.

 

Ah la poésie, son lyrisme échevelé, ses longues complaintes romantiques énamourées en pleine exaltation du moi , cette perfection formelle Parnassienne, les larmoiements Apolliniens, les envolées symbolistes de Baudelaire, la délicatesse grandiose de Keats !

Bon je m’étale un peu il est vrai, mais que dire sur la poésie qui ne soit pas, au final, une avalanche de lieux communs ou de définitions honteusement pompées sur un vieux Lagarde et Michard défraîchi ?

Tout ça pour dire que nous partageons tous, peu ou prou, la même vision de cette art du langage, de cette esthétique si particulière qui paraît ne vouloir servir que la beauté.

La poésie nous rappelle l’incroyable puissance des mots, leur capacité à façonner la réalité et à lui donner un lustre inédit.

D’accord, cela est bel et bon, mais quand un certain José Carlos Somoza se mêle de revisiter ce genre littéraire à sa façon, les choses prennent rapidement une tournure plus étrange, plus sinistre.

Somoza, celui qui, par le biais d’une plume affûtée comme la lame d’un Ka-Bar flambant neuf, sait rendre -de manière ô combien horrifique et originale- un ténébreux hommage au Reclus de Providence (La Clé de l’Abîme), celui qui sait jouer des principes de la physique quantique pour en tirer un thriller terrifiant et complètement barré (La Théorie des Cordes).
Ce Somoza là : un auteur imprévisible, surprenant, brillant, d’une érudition folle, qui se joue des genres et des figures imposées, qui jamais ne va là où on l’attend. Un auteur qui, très souvent, tutoie les hauteurs stratosphériques.

Science-Fiction ? Fantastique ? Roman historique ? Parabole philosophique façon Nietzsche ?

Somoza se joue des étiquettes comme on bat un jeu de cartes : on mélange dans l’espoir d’une belle main. Mais là s’arrête l’analogie car Somoza ne laisse rien au hasard et construit ses récits de manière alambiquée mais toujours rigoureuse.
Il est intéressant de noter que beaucoup de ses livres répondent aux mêmes schémas directeurs : un héros souvent un peu paumé, légèrement en marge et peu maître de son destin (rappel troublant des personnages Dickiens) qui soudain se retrouve face à l’inexplicable, le terrifiant, l’indicible (Lovecraft encore) et va devoir non seulement survivre à ces épreuves, mais changer radicalement au fil du récit.

C’est le cas ici pour Rulfo, un ancien professeur de lettres à la dérive depuis la disparition brutale de son amante. Assailli par un rêve morbide et prémonitoire mettant en scène le massacre méthodique d’une femme par ce qui semble être un psychopathe en pleine crise homicide, il va rencontrer une fille étrange -une prostituée hongroise nommée Raquel- sur les lieux même de l’assassinat, tous deux attirés par l’endroit comme des phalènes par une bougie.

Plus dérangeant encore, Rulfo découvre que la victime était une passionnée de poésie comme lui. L’histoire prend un tournant d’autant plus bizarre qu’il trouve sur les lieux des objets présents dans son rêve : un pendentif en or et une figurine en cire représentant une femme.

Tout cela a peu de sens pour le duo et n’en prendra qu’à l’arrivée du troisième larron, César Sauceda, vieux maître en littérature et jouisseur invétéré, qui, fort de son expérience familiale, mettra à jour l’existence des Dames. Créatures étranges à l’origine de la légende des Muses, inspiratrices des poètes leur susurrant à l’oreille les vers les plus beaux… les plus beaux ? Voire… car plus la légende s’efface plus leur vrai visage se dessine, avec des traits rappelant diablement des sorcières.
Elles sont treize. Et la dernière est la plus terrible.

En réalité, les personnages vont vite découvrir que, loin d’être une bénigne apologie du verbe, la poésie est pour les Dames une arme de destruction aussi précise que massive, capable de priver un homme du contrôle de son corps, de mettre une femme en pièces, ou d’être la plus raffinée des tortures quand des vers de Byron sont tracés en lettres de sang sur un corps humain…
Que faire d’autre alors -ne serait-ce que pour échapper à une mort atroce ou pire encore- si ce n’est la seule chose raisonnable : les détruire ?

D’un roman qui commence comme un slasher classique, Somoza a tôt fait de nous entraîner dans son univers. Enfin, de nous y précipiter plutôt : au détour d’une anodine virgule (j’éxagère à peine) on est comme inexorablement aspiré dans un maëlstrom narratif, sombre et très profond.
Profond a plus d’un titre d’ailleurs. Avant tout par la mise en abyme de l’acte d’écriture lui-même : acte tétanisant, solitaire et dangereux. Dangereux parce que susceptible d’agir sur le réel, de le transformer irrémédiablement… là encore, se profile la silhouette lointaine -et pas si indistincte que cela- d’un certain Philip K. Dick.
Attention cependant, il ne s’agit pas ici d’un roman dickien stricto sensu : Somoza ne joue pas avec notre perception du réel et ne crée pas de pièce montée faite réalités-gigognes, mais s’emploie à nous plonger dans le creuset de la création littéraire en montrant d’une manière glaçante le pouvoir des mots sur notre rapport à la réalité.

Somoza prend le contre pied de ce qu’on espère des mots et plus précisément de la poésie : la beauté est une apparence traîtresse qui cache une hideur sans nom (Lovecraft ça vous cause ?), qui n’existe que pour générer un pouvoir sans limite sur le monde et permettre à ceux qui le possèdent de le façonner à leur image. Une image issue de l’esprit d’un Jerôme Bosch, bien entendu.
Il est difficile, dès lors, de ne pas y voir une forme de parabole en négatif de notre siècle si prompt, par le biais du langage marchand, médiatique et politiquement correct, à dépouiller les mots de leur sens et de leur puissance créatrice.
Les mots ont un pouvoir et nous ne devons pas l’oubler.
Un avertissement ?
Peut-être bien…

La Dame N°13. José Carlos Somoza. Babel. Thriller horrifique.

Chronique : La Pâle Figure. Philip Kerr

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Ce soir, mon Cardhu ne me caresse point la papille, mon Cohiba Esplandido triannuel – seule entorse à ma cessation d’activité tabagique- est fade et les couleurs du ciel d’été crépusculaire ne chatoient guère… Un petit coup de mou le chroniqueur ? Ben oui. Rendez-vous compte : Bernie Gunther a réintégré la Kripo. Lui, l’indépendant, le coriace, le cynique, qui -faisant fi des risques- fustige de manière cassante le pouvoir absolu d’un bas du cul syphilitique et génocidaire à l’improbable pilosité sub-nasale, est rentré dans le rang au grade de commissaire. Opportuniste le Bernie ? S’adonnerait-il aux plaisirs coupables de la promotion anulingualogique à l’endroit (ou plutôt l’envers) de l’autorité ? A t-il tourné veste ?

Que nenni ! vous savez bien que jamais Bernie ne ferait ça… en tout cas, pas sans une très bonne raison.

 Revenons brièvement en arrière. Nous sommes en 1938.

Alors qu’il enquête sur le chantage fait à une éditrice concernant l’homosexualité de son fils, notre cher Gunther est contacté -une fois de plus- par les hautes instances nazies : cette fois-ci c’est rien moins que le sinistre SS-Obergruppenführer Reinhard Heydrich qui fait appel à ses services. Il lui fait une offre « qu’on ne peut refuser » : il doit temporairement réintégrer la police criminelle pour démêler le sac de nœuds d’une série de crimes  : un tueur zigouille à tour de bras des membres féminins des jeunesses hitlériennes.

Bernie se trouve face à une situation inextricable : comment résoudre cette affaire sans déplaire aux nazis tout en conservant son intégrité ? Comment empêcher les SS de faire peser la responsabilité sur les juifs sans porter sur lui la suspicion de sympathies très mal vues de la dictature hitlérienne ? D’autant que ce ne sont, hélas, pas les moindres de ses problèmes. Il doit également faire preuve d’une grande habileté pour ne pas faire partie des dégâts collatéraux des luttes de pouvoirs internes entre Himmler, Heydrich ou l’odieux Julius Streicher…

Le deuxième tome de la Trilogie Berlinoise sera donc un livre plus noir, plus complexe que le précédent, à l’intrigue labyrinthique prenant sa source au cœur des fantasmes nauséeux des nazis, friands d’une mythologie souillée par leur idéologie et la croyance en des puissances magiques issues des âges anciens. Si l’Eté de Cristal nous présentait un Gunther insolent à l’humeur presque légère et optimiste, il en va tout autrement dans ce deuxième volume. Bernie est moins sarcastique, marqué par l’horreur des crimes perpétrés sur de très jeunes filles et conscient que le nazisme va bientôt atteindre un paroxysme d’ignominie. D’ailleurs, l’année choisie par Kerr n’est pas anodine : 1938 est marquée par la Nuit de Cristal de sinistre mémoire.

Fort logiquement -et heureusement- le personnage de Bernie s’épaissit, gagne en profondeur et en humanité. Non pas parce qu’il est un homme à la bonté et au caractère jamais pris en défaut, un « héros au regard si doux ». Non, Bernie est plus humain parce que sujet au doute, à la peur et, malgré son cynisme de façade, encore susceptible de voir son cœur brisé. Kerr démontre une fois de plus son excellente maîtrise de la narration grâce à un style sobre, presque sec, souvent percutant, qui n’oublie cependant pas d’être sujet à un soupçon de lyrisme.  Je le redis, l’auteur est toujours parfaitement documenté, ce qui donne au roman une force supplémentaire pour emporter l’adhésion du lecteur. Si certes, d’autres livres ont pu narrer de manière plus émotionnelle la période qui occupe La Pâle Figure, le propos de l’auteur n’est pas de témoigner mais de poser un décor crédible à une intrigue enchevêtrée à l’Histoire afin de créer une fiction réaliste à vocation pédagogique.

Voilà une démarche qui, à mes yeux en tout cas, force le respect. Rendez-vous est donc pris pour le troisième volume.

La Trilogie Berlinoise Tome 2 : La Pâle Figure. Philip Kerr. Le Livre de Poche. Roman Policier.

Chronique : Seul le Silence. R.J. Ellory

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Je suis de ces lecteurs, spectateurs, clients ou ce que vous voulez, qui ne plaisent guère à l’éditeur flemmard, au réalisateur indigent ou au commerçant peu scrupuleux : je suis mauvais public, je scrute, analyse et garde mon quant-à-soi. Un pénible, un lourd, un chieur, un exigeant, un prétentieux qui pense que « le meilleur sera juste suffisant » pour lui, parce que… parce que bon.

Aussi, me permets-je d’être un tantinet -un rien, un zeste, un zéphyr- circonspect quant à la popularité de certains intervenants du champ dit « culturel » (vous noterez avec quelle grâce et légèreté j’évite le mot « artiste » usé jusqu’à la corde par des commentateurs à la plume nonchalante… ). Pour faire court et clair, j’ai tendance à penser -et les faits tendent à me donner souvent raison- que la renommée de beaucoup d’entre eux est inversement proportionnelle à leur savoir-faire et/ou leur talent. Imaginez donc quelle peut être ma réaction face à l’auteur en vogue ou le best-seller qui tue… un clébard devant une équation de physique quantique : l’oeil vitreux, le sourcil circonflexe et la lippe pendouillante (ça se dit si je veux).

Bref, je suis rien moins que pas du tout convaincu (en un seul mot, vous prie-je).  Alors, évidemment quand on m’a collé dans les paluches un bouquin de R.J. Ellory, ZE auteur anglo-saxon « à-lire-absolument-tu-vois-j’veux-dire« , j’ai eu comme un léger sentiment de méfiance qui s’est traduit par un « grmmbll… mouais on verra… pas l’temps… ranafout’ des stars moi… p’tits auteurs vachement mieux… perle rare… grmmmbll… »

Ce petit préambule me semblait nécessaire pour vous donner un aperçu de mon état d’esprit avant la lecture de ce livre pour lequel je ressentai mon habituelle retenue… qui n’a pas tenu plus de quelques chapitres.

Ellory est fort. Très fort. Il vous attrape dès les premières lignes, vous plonge dans son monde comme d’autres vous colleraient le museau dans un lavabo, sans ménagements ni aménité. Un monde noir, dans un entre-deux permanent dans lequel le jour et la nuit se confondent. Autant dire que le roman ne baigne pas dans une franche joie de vivre, même si l’auteur esquive le piège habituel de la noirceur pour la noirceur qui donnerait au texte un goût d’artifice. Le verbe est tout en retenue et sobriété ; l’absence d’un lyrisme appuyé lui donne un supplément de véracité et d’âme.

Nous accompagnons Joseph Vaughan tout au long de son enfance, de sa découverte de la lecture, de l’écriture, à celle bien plus terrible, de cadavres de petites filles martyrisées dans cette campagne géorgienne qui sera la décor d’une très grande partie de ce livre. Plus prenantes que l’intrigue elle-même -qui devient à mon sens rapidement secondaire- ce sont la vie de Joseph et la peinture de cet état désolé du sud des USA que nous lisons avec fièvre, les malheurs qui vont accabler à la fois le personnage et sa terre natale,  puis forger l’homme qu’il est train de devenir.

Au-delà du thriller, « Seul le Silence » est à la fois un roman initiatique et le portrait d’une Amérique en mutation, traversé de fulgurances poétiques et d’un désespoir saisissant.  Point de lieux communs ne viennent entacher la représentation des sentiments face aux bonheurs fugaces et aux immenses souffrances qui s’imposent au personnage de Joseph. Ellory sait nous émouvoir sans recourir aux clichés ni facilités des habitués des grands tirages. Rarement, j’ai pu lire un auteur qui sait si bien rendre compte de la pureté et de la maladresse innocente de l’enfance : dans le registre du Thriller ou du Fantastique seuls Stephen King (dans « Le Corps ») et Dan Simmons (dans « Nuit d’Été ») ont réussit à relever ce défi hautement casse-gueule.

C’est dire…

Seul le Silence. R.J. Ellory. Le Livre de Poche. Roman Noir.

Flashback S.F. : Le Cycle du Nouveau Soleil. Gene Wolfe.

Le cycle du Nouveau Soleil (anciennement Le Nouveau Soleil de Teur quand il fut édité dans la défunte -et regrettée- collection Présence du Futur chez Denoël) est souvent présenté comme le zénith de la carrière littéraire de Gene Wolfe. D’un naturel méfiant, et conscient de l’usage souvent abusif que l’on fait de l’expression « chef-d’œuvre », j’étais fort circonspect quand il s’est agit de lire ce cycle, il y a quelques années déjà…

C’est donc toujours dans cet état d’esprit que je me replongeais dans la lecture de cette saga rééditée chez Folio SF -qui reprend depuis quelques années déjà l’intégralité du catalogue Présence du Futur.

Quid de la présente édition? La présentation se pare d’une illustration -fort sympathique au demeurant- bien dans le ton des clichés de l’Heroïc-Fantasy -ce qui en soi n’est pas gênant, mais pour le coup est un poil à côté de la plaque, j’y reviendrai- et sait flatter la rétine sur un fond argenté qui veut donner à la collection le vernis d’un luxe petit format bienvenu. De la belle ouvrage comme votre serviteur l’aime.

Le poche n’est pas sans noblesse, on ne le dira jamais assez.

Résumons la bête : Sévérian est apprenti dans l’Ordre des Enquêteurs de Vérité et des Exécuteurs de Pénitence de la ville millénaire de Nessus. Autrement dit il appartient à la caste des Bourreaux du monde de Teur, régi d’une main à la fois ferme et distante par l’Autarque, un personnage quasi-divin aux capacités étranges et cabalistiques. Fidèle à son Ordre, appliqué dans son apprentissage -toujours évoqué, jamais vraiment décrit- de ce qu’il faut bien appeler la torture et la mise à mort des condamnés, Sévérian va pourtant voir son destin tracé d’avance bouleversé par l’arrivée de Dame Thècle dans les geôles de la Tour Matachine, haut lieu de sa caste. Celle-ci ayant déplu au souverain de Teur devra être châtiée en conséquence des mains de l’Ordre des Enquêteurs. Mais voilà que l’improbable et l’interdit se produisent : Sévérian se lie d’amitié avec sa prisonnière, si bien que, pris de pitié pour elle, il la tuera afin de lui éviter la longue et lente agonie d’une forme d’exécution particulièrement cruelle : la pénitente sera son propre bourreau d’une manière que je me garderai bien de révéler ici.

Les conséquences sont immédiates pour le jeune homme : il se voit banni de la Tour Matachine et envoyé comme simple bourreau vers la ville de Thrax. Cependant son Maître aura pris soin de lui faire don d’une épée d’exécuteur : Terminus Est dont l’histoire nous montrera plus tard l’importance… commence alors un long voyage initiatique fait de péripéties et de rencontres qui vont métamorphoser le jeune homme en… non, je ne vous le dirai pas.

Le texte, écrit comme l’auto-biographie de son personnage principal, prend le parti de nous dépeindre le monde de Teur à travers son regard innocent. Un monde étrange à bien des égards. Quelques détails savamment disséminés de ci de là attirent l’œil du lecteur familier du genre pré supposé du livre. Heroïc-Fantasy ? Vraiment ?

Oui et non.

Si l’on a lu attentivement Jack Vance, on est familier avec le concept de Dying Earth -la Terre mourante- qui consiste à décrire dans un contexte de science-fiction, les derniers jours du monde. Les choses deviennent alors plus claires : à l’aide de suggestions subtiles, pariant sur l’intelligence du lecteur, Wolfe nous amène à réaliser que non, nous ne sommes pas dans le passé de Teur (la Terre donc, mais vous l’aviez déjà compris) mais bien dans un avenir -très- lointain, où le monde est plus froid, plus sauvage, où les choses sont vieilles, où le soleil est devenu une géante rouge qui agonise lentement, en monstre stellaire autophage… un monde si éloigné du nôtre qu’il est un mélange de barbarie, de régression et de science si avancée qu’elle est perçue comme une forme de magie (concept cher à A.C. Clarke).

Loin de la Sword and Sorcery Howardienne ou de la Fantasy définie par Tolkien, Wolfe joue la carte du mélange des genres en ne basculant jamais complètement dans l’un ou dans l’autre. En outre, le choix d’un ton constamment allusif laisse la part belle à l’imagination du lecteur, pris de vertige devant l’architecture improbable de la ville de Nessus ou les merveilles des Jardins Botaniques suspendus dans le temps… et quand il s’agit de mettre en place des scènes de combats si chères à l’amateur de Fantasy, l’auteur évite avec grâce le cliché en décrivant un duel où l’on se bat à l’aide de… fleurs extrêmement létales.

Ce refus du spectaculaire à peu de frais est constant dans le cycle qui nous occupe : seuls priment l’histoire, ses personnages hauts en couleur, étranges, leurs liens complexes et la description d’un monde mourant lentement, de manière presque anecdotique. On pourrait penser à de la Fantasy intimiste, si cela avait un sens…

Pour finir, il convient de mettre en lumière les qualités littéraires de l’œuvre. En effet, l’ambition de Gene Wolfe n’est pas seulement de créer un univers original, envoûtant, faisant fi des lieux communs, mais aussi de jouer avec la langue -en faisant usage de néologismes savants s’appuyant sur le latin et le grec ancien. L’écriture est brillante sans être pédante, la phrase léchée et le style riche sans être précieux. Du travail d’orfèvre mis en valeur par la superbe traduction de William Desmond et Patrick Marcel.

Si vous êtes las, comme je peux l’être, des cycles de Fantasy ou de SF obèses croulant sous leur propre poids, celui de l’ennui et des clichés répétés à l’envi, Le Nouveau Soleil est fait pour vous : tout en nuances, subtilité, rejetant les facilités liées au genre, touchant à quelque chose qui dépasse et transcende le registre qui est le sien.

Du très grand art à mettre aux côtés de cycles qui ont su révolutionner leurs genres respectifs comme celui d’Elric le Necromancien de Michaël Moorcock ou le Cycle des Epées de Fritz Lieber.

Le Nouveau Soleil, Gene Wolfe. Folio SF. 4 tomes : L’ombre du bourreau, La griffe du demi-dieu, L’épée du Licteur, La citadelle de l’Autarque. Fantasy/Science-Fiction.